Au Liban, qui a raison, qui a tort ? Hélas, à l’image de l’enlisement général de la région dans la violence et la haine, je serais tenté de répondre : « personne et tout le monde ! »

On ne compte plus, en effet, les torts partagés et enchevêtrés des différentes parties en présence : les miliciens chiites libanais, qui agressent en permanence des populations civiles innocentes par des tirs aveugles de roquettes, mais tout autant l’armée israélienne qui, ayant choisi une stratégie « zéro mort » par nature meurtrière pour les populations civiles, prend de sang-froid le risque de très nombreuses victimes « collatérales ».

Le Liban lui-même, bien qu’il ait l’excuse d’ingérences étrangères permanentes, a-t-il vraiment tout fait ces dernières années pour mettre un holà aux agissements de ses miliciens chiites ? Rien n’est moins sûr, sans que cela, bien entendu, justifie en quoi que ce soit la mort de milliers de civils innocents. A cet égard, la proposition du gouvernement libanais d’assurer directement le contrôle de sa frontière sud est une bonne nouvelle.

Dans cette interminable guerre entre Israël et ses voisins, dans ce trou noir qui semble devoir réduire à néant tout espoir de pacification, on pointera cependant deux responsabilités particulières : celle des Etats-Unis, qui ne veulent ni ne peuvent, semble-t-il, retenir leurs alliés israéliens. A force de s’être aliénés les opinions publiques arabes par leur politique désastreuse de démocratisation forcée du Moyen-Orient et d’agir seuls dans une région du monde à laquelle ils n’ont jamais rien compris, les Etats-Unis s’interdisent de peser positivement, d’imposer cet indispensable retour à la raison sans lequel rien ne se fera. Leur responsabilité est écrasante, mais elle n’est pas seule en cause.

L’absence d’une politique européenne autonome, qui équilibrerait le laisser-faire américain, est vraiment consternante. Alors que le chaudron libanais est à une encablure de l’Union européenne, celle-ci se contente de cultiver les palabres byzantines qui ne fâchent personne en son sein.

L’inconséquence et la lâcheté de certains alliés européens des Etats-Unis, qui ne veulent surtout pas contrarier leur « grand Frère », démontrent aussi l’inanité profonde d’une politique étrangère intégrée, qui non seulement n’aurait rien à dire du fait de ses divisions, mais interdirait à un pays comme la France de jouer sa partition propre. Une preuve supplémentaire que les Français ont été bien inspirés de rejeter la Constitution européenne l’année dernière !

Quant à la France, si elle a raison de soutenir comme elle peut le malheureux Liban, qu’elle prenne garde à ne pas de laisser piéger dans un nouveau guêpier : l’envoi d’une force d’interposition, sans accord politique préalable soutenu par la communauté internationale, conduirait inévitablement à une instrumentalisation des casques bleus français. Pris entre le marteau et l’enclume, nos soldats deviendraient vite des cibles de foire à la merci des calculs et des provocations des belligérants.

Quoi qu’il en soit, pour peser davantage dans les affaires internationales, il est urgent que la France retrouve une puissance de persuasion et une force morale qu’elle a laissées depuis trop longtemps s’abîmer dans les sables mouvants de l’intégration politique européenne. On entend parfois dire que l’influence de la France en Europe est sortie diminuée du 29 mai. C’est peut-être vrai, si on n’entend par là que nos dirigeants désavoués par le peuple ne sont pas crédibles face à leurs homologues européens pour inventer une nouvelle chimère supranationale. Mais on ferait surtout mieux de s’aviser que la normalisation euro-atlantique de la France l’empêche, par idéologie et par recul mécanique de sa puissance, à maintenir son rang sur la scène internationale. L’impuissance relative de notre pays au Liban est là pour le rappeler.