A partir de dimanche, la libéralisation du marché de l’électricité et du gaz sera effective en France. Cette libéralisation a été conjointement approuvée par Lionel Jospin et Jacques Chirac à Barcelone en 2002. Cette double signature, littéralement arrachée aux dirigeants français, gauche et droite réunie, à l’issue de plusieurs années de guérilla diplomatique, fut en réalité une véritable capitulation que l’on a cachée aux Français. La raison en est simple : notre pays avait le plus à perdre dans cette opération, qui revient à sacrifier sur le sacro-saint autel de la concurrence un atout économique loyalement acquis.

En effet, tous les experts, même les plus libéraux, la plupart des hommes politiques qui connaissent le dossier, et naturellement l’ensemble des professionnels du secteur reconnaissent que l’ouverture à la concurrence entraînera d’ici à quelques années (cinq tout au plus, selon le président d’EDF) une forte hausse des tarifs et affaiblira en conséquence tant la compétitivité des économies européennes (notamment française) que la capacité de l’UE a faire face à la crise énergétique annoncée.

Preuve indiscutable en France même : les entreprises qui sont passées en 2004 au marché libre, lors de la libéralisation du marché de l’électricité pour les gros consommateurs, le regrettent amèrement et ont obtenu du Parlement la possibilité de revenir (mais à titre transitoire seulement) à un tarif réglementé.

Pourtant tout continue comme si de rien n’était, dans le silence complice de la classe politique. Quant à la Commission de Bruxelles, véritable maître d’œuvre de cette ouverture à la concurrence, elle n’a cure des effets concrets de son dogme ultralibéral : pour elle, seul compte l’uniformisation à marche forcée des économies nationales.

On ne pourra pas dire dans quelques mois qu’on ne savait pas, puisque nous en avons l’exemple par la preuve dans les pays qui nous ont précédés. En République Tchèque, les prix de l’électricité ont grimpé de 51% depuis la libéralisation de 2006, en Suède de 74% depuis 1996. C’est exactement la même chose en Allemagne, en Espagne et partout ailleurs.

La France en souffrira encore plus, car son électricité était la moins chère d’Europe. Quant au gouvernement, il sera rapidement confronté au dilemme suivant : soit il se fâche avec les consommateurs pour obéir à Bruxelles, soit il s’expose aux poursuites de l’Union Européenne en cherchant à maintenir les tarifs régulés, fatalement appelés à disparaître sous la pression de la Commission et de la Cour Européenne de Justice.

En effet, grâce à sa capacité nucléaire, EDF produit une électricité très bon marché, à un coût nettement inférieur au prix du marché libre. Les concurrents d’EDF sont ainsi incapables de proposer des tarifs concurrentiels puisqu’ils ne bénéficient pas de la ressource abondante du nucléaire et doivent s’approvisionner auprès de producteurs soumis aux aléas du cours des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon,…).

Mais Bruxelles ne l’entend pas ainsi : si la concurrence ne peut pas exister, il faudra l’inventer de toutes pièces, même au détriment des consommateurs, de la compétitivité et de l’indépendance énergétique européenne ! Elle veut donc progressivement mais discrètement obliger la France à abandonner les tarifs réglementés et, dans l’intervalle, forcer EDF à vendre à bas prix sa production électrique à ses concurrents pour qu’ils puissent le concurrencer. On assiste en réalité à une véritable spoliation de la communauté nationale, qui a financé la création de l’industrie électronucléaire française, par des actionnaires privés. C’est en quelque sorte un 1981 à l’envers, un détournement de bien public au profit de quelques uns !

La raison veut donc que les Français gardent leur abonnement à EDF pour continuer à bénéficier du tarif réglementé. Mais, encore une fois, celui-ci est menacé. Le gouvernement français osera-t-il le défendre dans la durée, pour protéger ses consommateurs ? Rien n’est moins sûr, hélas… C’est pourquoi nos concitoyens doivent massivement boycotter le marché dérégulé, dans l’espoir de faire pression sur leurs gouvernants pour maintenir le tarif réglementé et conforter EDF pour investir à long terme.

Mais au-delà de la question tarifaire qui promet de belles empoignades, la libéralisation ne règlera pas la question majeure et centrale de la crise de l’énergie et du respect de l’environnement. Loin d’investir à long terme, l’expérience le prouve, les entreprises privées du secteur sont portées à augmenter leurs bénéfices, rémunérer leurs actionnaires et par OPA se lancer dans de ruineuses fusion-acquisitions qui obèrent leur capacité à gérer le présent comme à préparer l’avenir.

Le résultat est déjà là : l’Europe est en sous-capacité de production, les réseaux de transports sont insuffisants et le prix du marché libre flambe. Tout cela parce que, aveuglée par l’idéologie libérale et menée par le bout du nez par de puissantes multinationales, la Commission de Bruxelles ne défend plus l’intérêt général des Européens.

Il faudra donc avoir le courage de mettre sur la table le seul vrai projet industriel capable d’assurer l’avenir énergétique de la France : la fusion d’EDF et GDF. Mais, pour ce faire, il faudrait d’abord qu’en plus haut lieu on ait le courage de rompre les accords de Barcelone…

Vaste programme !