A la suite d’un article qui m’était consacré sur le site de Marianne, un internaute a publié une longue réaction en forme d’adresse à laquelle j’ai souhaité répondre sur ce blog.

Cher Emmanuel,

C’est à la fois en tant que destinataire de votre message, Mariannaute à mes heures et gaulliste de chaque instant, que je souhaite vous faire cette amicale réponse.

Tout d’abord, merci de cette tribune libre sur le sens de l’engagement gaulliste en ce début de XXIème siècle : il est en effet important de questionner nos convictions, de les passer en permanence sur le grill de la réalité mouvante du monde, de se garder surtout de les claquemurer dans des armoires-fortes pleines de naphtaline.

Vous posez en somme la lancinante question de toutes celles et tous ceux que l’épopée du général continuent de séduire et qui s’interrogent sur la substantique moelle du gaullisme. C’est une question que je me pose également, vous vous en doutez. Une question à laquelle je ne prétends pas apporter de réponse définitive ni « officielle », mais pour laquelle je me suis forgé quelques convictions au fil du temps

Au risque de vous décevoir, bien que je partage nombre de vos constats, je vous dirai que je ne suis pas d’accord avec vous quant à la définition de ce que devrait être une « ligne européenne gaulliste ».

Tout d’abord, je voudrais lever un malentendu : j’ai en effet le sentiment que vous n’avez pas eu connaissance de mes propositions pour une autre Europe, développées dans plusieurs livres consacrés à cette question - notamment « Le coup d’état simplifié ». Ainsi, contrairement à ce que veulent faire croire certains, je ne suis pas contre l’Europe mais contre la manière dont on la construit actuellement. A force de vouloir uniformiser par la contrainte les pays d’Europe, on détourne les peuples de cette belle et nécessaire idée. Car bien sûr, dans le monde multipolaire qui se construit sous nos yeux, l’Europe peut être un plus qu’il faut systématiquement favoriser lorsque c’est possible. Ainsi, dans beaucoup de domaines (industrie, défense, recherche, culture,…), une intense coopération européenne pourrait constituer un formidable levier pour accroître la force et le rayonnement de la France, comme des autres pays d’Europe.

Mais l’observation de la réalité des choses m’oblige à constater que la construction européenne, hélas souvent par la faute de nos propres gouvernants, ne prend pas ce chemin : l’Europe devrait nous rendre plus forts, elle a tendance à nous affaiblir en nous niant. En effet, la France a moins pêché ces 15 dernières années par son inflexibilité dans le grand marchandage des concessions européennes, que par la mauvaise habitude de ses élites - peut-être animées par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la sempiternelle accusation de « l’arrogance française » - de renoncer plus que les autres pays à la défense des intérêts nationaux. Tout cela au nom d’un « intérêt supérieur européen » tellement indéfini, tellement évanescent, que son invocation à tout bout de champ finit par ressembler à un slogan incantatoire vide de sens, à une sorte de spleen politique un brin masochiste.

Tout cela pour quels résultats ? La France est-elle plus forte et mieux écoutée parce qu’elle sacrifie davantage que les autres ses intérêts propres, parce qu’elle « montre l’exemple » en matière de concessions européennes ? Bien sûr que non ! Dernier exemple en date : en acceptant en bloc, sous le faux-nez d’un traité prétendument « simplifié », la Constitution européenne voulue par l’Allemagne d’Angela Merkel au nom de ses intérêts nationaux bien compris, Nicolas Sarkozy n’a strictement rien obtenu - par exemple - sur le terrain de la réforme de la Banque centrale européenne pour un euro au service de la croissance ou sur celui du libre échange déséquilibré avec les puissances émergentes. Pire, il a accepté la fin de la parité entre la France et l’Allemagne au Conseil européen, remettant en cause le socle de la réconciliation historique entre les deux pays et un facteur essentiel, qu’on le veuille ou non, de l’équilibre européen. Moralité : ce n’est pas en s’abaissant que l’on se fait respecter et entendre d’autrui ! Il faut admettre que ce propos de simple bon sens lorsqu’il s’applique aux relations entre individus, a parfois une part de vérité, toutes proportions gardées, dans le champ des relations internationales…

D’ailleurs, la digne résistance de notre pays à l’intervention américaine en Irak en 2003, parfaitement comprise par nos concitoyens et de nombreux pays, n’a pu avoir lieu qu’au prix d’une division de l’Europe - ce que beaucoup nous reprochent encore aujourd’hui. Mais comment ignorer que le discours de l’unité nécessaire, de cette « union faisant la force », était alors au service d’une guerre d’agression injuste et absurde ? Ainsi, refuser l’otanisation de la défense française et européenne n’est pas pour moi un « repli frileux » sur une exception nationale éculée, ce n’est pas une lubie gaulliste.

La conclusion que je souhaite tirer de cet échange est double : d’une part, c’est en défendant ses intérêts et non en les bradant que la France fera in fine avancer sa propre vision de l’Europe, indépendante, humaniste et écologique. D’autre part, il est certes souhaitable de rechercher des coopérations européennes, mais pas au prix de notre abaissement - ce que nous sommes précisément censés vouloir prévenir grâce à l’Europe ! Vous le savez autant que moi, il est des crises salutaires. D’ailleurs, la principale politique communautaire qui a fait ces preuves ces dernières décennies, la PAC, a vu le jour grâce à l’intransigeance du général de Gaulle et à sa politique de la chaise vide.

Au fond de tout, je souhaiterais inviter dans notre conversation un tiers gaulliste qui, s’exprimant précisément à propos de l’Allemagne, avait déclaré : « Une fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. » Il s’agit de Philippe Séguin, lors de son Discours pour la France de mai 1992. Le gaullisme, n’est-ce pas cela en effet : l’acceptation de la réalité comme elle est, afin de tenter de l’infléchir ? Alors oui, nous avons besoin de l’Europe comme d’un multiplicateur de puissance, mais pas de n’importe quelle Europe…