Hélas, il semble que sur ce terrain-là aussi, ce discours, manifestement à usage purement électoraliste, n’ait pas davantage vocation à se traduire en actes que celui, par exemple, sur le retrait de nos troupes d’Afghanistan : il apparaît en effet que l’Elysée cherche par tous les moyens à supprimer le référendum obligatoire pour l’adhésion turque. C’est ce qu’a révélé sans ambiguïté aucune et sans être démenti le Canard Enchaîné du 11 juin dernier, rapportant ces propos présidentiels : « Je considère que cet amendement (maintenant le référendum obligatoire), s’il devait être confirmé par le Sénat puis en seconde lecture foutrait un bordel sans nom avec la Turquie. La campagne référendaire serait piégée. »

Et l’hebdomadaire satirique de poursuivre : « Explication : si Sarko (ou son successeur) fait campagne pour le oui - c'est-à-dire pour l’entrée de la Turquie -, il risque fort de se voir désavouer par l’électeur. Et s’il fait campagne pour le non, il se fâchera avec les Turcs et les partenaires européens de la France. »

Conclusion non-écrite : contrairement à Nicolas Sarkozy président de l’UMP, Nicolas Sarkozy président de la République préfère renier ses engagements pris au grand jour devant les Français plutôt que les petits arrangements de couloirs contractés en secret avec ses pairs européens, les bureaucrates de la Commission de Bruxelles et les islamistes au pouvoir à Ankara. D’ailleurs, selon cette logique, on ne voit pas pourquoi Nicolas Sarkozy s’opposerait à cet élargissement s’il devait avoir lieu aujourd’hui, « puisque nos homologues européens le veulent… ». A la trappe le refus ultra-majoritaire en France comme en Europe de cette perspective. Manifestement, les peuples ne sont bons qu’à être trahis.

Bis Repetita : après avoir bafoué la démocratie française avec la ratification parlementaire de Lisbonne, ce pour faire plaisir aux oligarchies européennes (et en se cachant derrière elles pour s’exonérer de sa propre responsabilité), l’Elysée fait tout pour supprimer le seul obstacle véritable à une adhésion turque que chacun, par ailleurs, sait programmée.

S’étant fait pour une large part élire sur le refus de la Turquie en Europe (de même que sur la promesse d’un mini-traité réconciliant le oui et le non du 29 mai 2005), Nicolas Sarkozy n’a aucun intérêt à ce que ces reniements n’attirent trop l’attention de l’opinion publique. C’est pourquoi la plus grande confusion possible est entretenue. C’est ce qui explique, évidemment, les déclarations frontalement contradictoires sur la Turquie à l’intérieur du gouvernement et de l’UMP, les volte-face à donner le tournis de la majorité parlementaire, cette espèce de répartition des rôles malsaine entre l’Assemblée nationale qui dit blanc et le Sénat qui dit noir…

Le Sénat vient donc de supprimer le maintien du référendum obligatoire, qu’avait voté l’Assemblée, pour l’adhésion de pays dont la population est égale ou supérieure à 5% de la population totale de l’UE. La balle est à nouveau dans le camp des Députés de la majorité, qui se suicideraient politiquement en cédant à l’injonction présidentielle.

Je leur ai écrit récemment pour les exhorter à résister. Mais les encouragements du plus grand nombre possible de citoyens seraient les bienvenus…

Il faut maintenir le référendum, non pas pour aller au terme d’un processus qui finirait par un inévitable heurt avec la Turquie, qui est et restera un grand pays voisin avec qui l’UE doit effectivement entretenir des relations privilégiées. Il faut maintenir le référendum pour, au contraire, obliger les dirigeants européens à revenir à la raison, à désamorcer la crise, à limiter la casse et à enfin stabiliser les relations de l’Europe avec son étranger proche (avec la Turquie bien sûr, mais aussi avec la Russie, les pays du Maghreb,…).

Plutôt qu’une impossible adhésion qui exacerbera de bien inutiles rancœurs et pourrait bien faire exploser l’Europe (n’est-ce pas ce que veulent les Etats-Unis, soutien indéfectible à la candidature turque ?), sans aller jusqu’à la tenue effective d’une consultation populaire qui serait un véritable casus belli entre la France et la Turquie, la menace du référendum doit jouer le rôle d’une force de dissuasion démocratique face à des dirigeants qui refusent d’obéir à la loi de la majorité et ne comprennent donc que le rapport de force.