Le grand mérite de la constitution léguée par le général de Gaulle est d’avoir durablement réconcilié, après plus d’un siècle et demi d’instabilité institutionnelle chronique, le régime républicain et l’efficacité gouvernementale. Un parlementarisme rationalisé et apaisé, la continuité de l’Etat assurée, l’intérêt général supplantant le régime des partis, l’avènement d’un Etat fort et volontariste mais respectueux de la démocratie,… les immenses bienfaits de la Vème République lui ont rapidement valu un consensus national qui paraissait jusqu’alors impossible à atteindre. Le ralliement de la gauche aux institutions, lors de son arrivée au pouvoir en 1981, en fut l’ultime confirmation.

Les ingrédients de cette recette-miracle méritent d’être rappelés : l’élection du président de la République au suffrage universel direct, le scrutin uninominal à deux tours au lieu d’une proportionnelle intégrale qui fragmente, le renforcement des prérogatives du pouvoir exécutif, enfin libéré des entraves qui avaient coûté si cher à la France par le passé. Néanmoins, dans l’esprit de son concepteur, le renforcement de l’exécutif devait s’accompagner d’une pratique irréprochable des institutions, fondée sur le respect primordial de la souveraineté populaire. Un respect qui explique, bien entendu, sa démission en 1969, après l’échec du référendum sur les régions et le Sénat.

Hélas, depuis quelques années, la mécanique bien huilée de la Vème s’est grippée. Ou plutôt, on l’a dévoyée. Le respect de la souveraineté populaire s’est peu à peu évaporé, pour aboutir en février 2008 à la ratification parlementaire d’un traité européen rejeté auparavant en toute connaissance de cause par le référendum. Le quinquennat, sous prétexte de mettre un terme à une cohabitation due en réalité à la politique de nos gouvernants bien plus qu’aux institutions, a supprimé la respiration nécessaire des élections législatives intermédiaires et renforcé exagérément la présidentialisation du régime. Le bipartisme excessif, qui en a procédé, a tué à petit feu la vie politique française naguère multipolaire. Enfin et surtout, l’émergence d’une Europe tentaculaire a sapé la souveraineté tant populaire (les décisions sont prises à Bruxelles) que nationale (les ministres légifèrent à la place des assemblées, qui acceptent par ordonnances, les yeux fermés, des directives communautaires ayant valeur de lois internes).

On redécouvre ainsi, cinquante ans plus tard, que si les meilleures volontés du monde ne peuvent que s’enliser dans de mauvaises institutions, les meilleures institutions du monde ne peuvent garantir à elles seules le bien commun, dès lors que les hommes placés à leur tête ont oublié l’intérêt général.