Or, cette sécurité alimentaire est non seulement un pilier de notre santé publique mais aussi de la confiance entre les consommateurs et les producteurs. L'excellence du contrôle sanitaire, vétérinaire et réglementaire français permet de faire rayonner nos produits dans le monde entier. On sait que la confiance met des années à se construire et peut disparaitre en quelques jours ; c'est un bien précieux.

Six mois seulement après la crise des œufs contaminés au fipronil qui a montré l’indigence du système de contrôle et d’alerte au sein de l’Union Européenne, c’est malheureusement le système français qui est désormais en cause sur toute la chaîne de décision et d’application.

La France était pourtant un pays modèle depuis la triste crise de la « vache folle » ; toutes les leçons avaient été tirées pour rassurer les consommateurs par la transparence et l’exemplarité des procédures françaises. Alors que la mondialisation et le libre-échange sauvage rendent les circuits de production et de distribution de plus en plus opaques, l’exemplarité du système français apportait des garanties solides aux consommateurs les plus exigeants. Or, ces garanties bénéficiaient en premier lieu aux producteurs français, qui disposaient d’un nouvel avantage concurrentiel face à leurs concurrents. Cet avantage était particulièrement fort dans notre filière laitière, secteur d’excellence nationale s’il en est. Ainsi, le marché chinois, frappé par des centaines de crises alimentaires et d’intoxications en série, était friand des produits laitiers français, notamment le lait infantile ; désormais, ils vont se poser des questions et la confiance mettra du temps à revenir au détriment de nos éleveurs innocents.

De fait, le calendrier du scandale est hallucinant car les produits mis en cause font remonter la chaîne de production défectueuse à février 2017, soit près d’un an. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a eu connaissance au moins début décembre de l’ampleur de la contamination. Ses exigences envers Lactalis ont été écartées par le PDG de la multinationale lui-même, Emmanuel Besnier.

Pourtant, Bruno le Maire n’a partagé toutes les informations sur la gravité de la situation que vendredi 12 décembre chez Jean-Jacques Bourdin dans ce qui ressemble beaucoup à une opération commando pour éteindre l’incendie dans l’opinion publique face à son manque de discernement. Il semble évident que Bruno le Maire n’a pas pris la mesure des risques pour nos enfants face au comportement irresponsable de la direction de Lactalis. La fausse colère et l’indignation en carton qu’il affiche depuis deux jours sont de vaines tentatives pour dissimuler le fait qu’il n’a pas été à la hauteur de la situation depuis plus d’un mois.

En effet, c’est Bruno Le Maire et personne d‘autre qui a sciemment choisi de ne pas faire de publicité à son arrêté ministériel de retrait des produits dangereux de Lactalis du 10 décembre. Pourtant, Bruno Le Maire affirme qu’il avait lui-même été choqué des résistances et de la mauvaise volonté de Lactalis, attitude qui l’a poussé à prendre ce décret.

Devant de telles réserves et de tels risques, pourquoi Bruno Le Maire n’est-il pas allé au bout de sa logique en informant les Français de la situation ? Ce manque de communication est la cause principale du laisser-aller général qui s’est emparé de tous les acteurs. Il a donc fallu encore un mois pour que l’affaire éclate, un mois pendant lequel des milliers de bébés ont consommé du lait dangereux pour leur santé ! En fait, Bruno Le Maire ne réagit qu’à la colère légitime des Français et rame pour cacher sa mollesse.

Comment être surpris par la passivité de Bruno Le Maire face à Lactalis quand on connait son passé de Ministre de l’agriculture, toujours prompt à cautionner le racket auquel se livre cette multinationale envers les producteurs laitiers. Abusant de sa position dominante, Lactalis n’a jamais payé aux éleveurs français un prix décent pour le lait qu’ils produisaient. Qu’a fait Bruno Le maire pour les protéger ? Sa seule action notable en tant que ministre a été de détruire les quotas laitiers en Europe qui définissaient les quantités maximales que chaque pays européen pouvait produire, ce qui a encore plus fait baisser les prix garantis pour les éleveurs français. Or la fin des quotas, unanimement combattue par les agriculteurs français avait été saluée par… Lactalis et l’industrie agroalimentaire.

Il existe donc une convergence politique et des services rendus par Bruno le Maire en faveur des intérêts de Lactalis depuis des années.

L’attitude du ministre est d’autant plus ahurissante quand on voit à quel point la grande distribution a également choisi la loi du fric contre la sécurité du consommateur. Aujourd’hui encore, des journalistes ont montré que l’on pouvait trouver des lots de lait à risque dans de nombreuses grandes surfaces en France. On nous dit que désormais, les codes-barres des lots incriminés vont être désactivés, rendant impossible l’achat de boîtes dangereuses. Une telle mesure, techniquement simplissime aurait donc pu être mise en place bien avant ; pourquoi a-t-il fallu attendre la médiatisation de l ‘affaire pour prendre cette mesure de bon sens ?

Là aussi on a assisté à des explications bancales de Bruno le Maire et des principaux dirigeants de la Grande Distribution, Michel-Edouard Leclerc en tête, affirmant que personne n’était responsable de rien car chaque échelon –Lactalis, administration, gouvernement, grande distribution – avait commis des erreurs. La belle affaire pour les parents dont les bébés sont tombés malades et qui auraient pu perdre un enfant !

En réalité, nous assistons à la faillite d’un système gangréné par l’obsession du profit et du copinage ; il est évident que l’Etat français ne peut tout contrôler et que l’autorégulation de la production et de la distribution doit être la règle quand le contrôle administratif est une exception. Le système ne peut fonctionner qu’avec des relations de confiance entre les grands acteurs du système. Cependant pour que cette confiance existe, il faut que tous les acteurs aient la certitude qu’une punition exemplaire frappera tout manquement.

Or quand on voit la réaction de Lactalis et de la Grande Distribution, on comprend que ce n’est pas tant le contrôle de l’Etat qui est en cause que la peur réelle que ce contrôle n’arrive plus à imposer aux acteurs. Pour faire simple, le risque financier de retirer des tonnes de lait est plus important pour Lactalis que la peur des sanctions, surtout quand on a un « ami » comme Bruno Le Maire à la tête des agents qui vous contrôlent !

De toute évidence, les multinationales semblent être persuadées de pouvoir jouer avec la santé du consommateur grâce à des connivences avec l’administration et le gouvernement. Le Canard Enchaîné a fait des révélations ce mercredi 10 décembre qui vont à l’encontre de la version officielle du gouvernement et des acteurs de ce scandale.

On apprend ainsi que le contrôle sanitaire de l’usine de Craon exécuté en septembre 2017 devait bien concerner les tours de fabrication de la poudre de lait et que ce sont d’autres installations qui ont été contrôlées. Or, l’agrément de l’usine pour le lait devait être certifié avant décembre 2017. Pourquoi cette visite prévue pour vérifier la conformité de la production du lait infantile n’a pas été réalisée dans les temps ? Dans cette affaire, il semble que la préfecture de la Mayenne et Lactalis tentent de se couvrir mutuellement face aux faits troublants mis en lumière par les journalistes du Canard Enchaîné.

De la même manière, le comportement de la direction de Lactalis est proprement ahurissant. Voici des années que je dénonce le mépris de cette multinationale envers les producteurs laitiers et ses méthodes de gestion opaques. Visiblement, être convoqué par le gouvernement pour une question aussi grave qu’une contamination durable à la salmonelle ne fait pas peur à Emmanuel Besnier, son PDG, un homme d’affaires de l’ombre qui ne répond jamais de rien à quiconque.

Je crains que la France, noyée dans une Union Européenne contrôlée par les lobbys, évolue lentement mais sûrement vers un modèle à l’américaine, notamment en ce qui concerne les relations entre les citoyens, le gouvernement et les multinationales. Ces dernières ne jugent leur action qu’en fonction du coût financier des répercussions de leur faute et des dégâts faits à leur image de marque. Ce cynisme et ce machiavélisme ne sont pas supportables en France. Ces comportements sont d’autant plus faciles à adopter par certains dirigeants que ces derniers ne sont jamais responsables de rien, leur organisation les protégeant de tout risque personnel. Or quand M. Besnier prend la décision de ne pas retirer les lots contaminés et donc d’empoisonner des milliers de bébés français, ce n’est pas la responsabilité seule de Lactalis qui est en engagée mais également celle d’Emmanuel Besnier. Il devrait répondre à titre personnel de cette faute.

Nos lois et notre justice ne doivent plus offrir de protection et d’excuses aux grands de ce monde, toujours prêts à réclamer des privilèges indus et ne jamais répondre de leurs erreurs. Hélas, je prends déjà le pari que sous le règne d’Emmanuel Macron, jamais la justice n’inquiètera M. Besnier malgré les dizaines d’enfants malades suite à sa décision de pur business.

Aussi, face à tel mépris pour la démocratie, seul le comportement des consommateurs peut faire entendre raison à ceux qui ne raisonnent que par l’argent. J’appelle au boycott des produits Lactalis par les Français tant qu’Emmanuel Besnier n’aura pas fait toute la transparence et pris ses responsabilités.

Pour faire face à ces collusions et ces conflits d’intérêts permanents, notre démocratie doit donner plus de force aux citoyens-consommateurs. Nous devons renforcer la représentativité des associations de consommateurs et favoriser leur capacité à agir contre les comportements dangereux de certaines entreprises.

La puissance de certaines multinationales est désormais en question. Des géants comme Lactalis ou les grandes chaines de distribution jouissent-elles d’un pouvoir de marché trop important et d’un pouvoir d’influence politique dangereux pour la démocratie ? Peuvent-elles par leur action, parfois concertée, geler toute concurrence, exercer de facto comme des monopoles privés une main de fer sur l’offre et les prix tout en disposant de moyens de pression auprès de l’administration et des politiques ? Ces questions doivent être posées et surtout trouver une réponse. Aussi je me félicite que plusieurs personnalités politiques aient demandé une Commission d’Enquête Parlementaire. J’espère qu’elle aura lieu.

Enfin, ce genre d’évènements dramatiques vient nous rappeler à quel point l’idée de privatiser les contrôles sanitaires est une aberration. Seul un contrôle public vétérinaire et règlementaire permet de s’assurer des comportements et pratiques de multinationales toujours prêtes à faire le plus de profit possible quel qu’en soit le coût pour le consommateur et la société.