L’analyse des résultats est sans appel : l’essentiel du pays aurait voté pour Erdogan, seuls lui échappent les territoires kurdes et le littoral européen. Ce scrutin est tout à fait critiquable : présence de l’armée dans les rues des villes proches du PKK (rébellion indépendantiste kurde), arrestation d’assesseurs du HDP et du CHP (partis d’opposition), pouvoirs de police dans les bureaux de vote confiés à des membres de l’AKP d’Erdogan, temps de parole inégal dans les médias (180h pour Erdogan, 15h30 pour les opposants).

De plus, l’arrestation par l’armée, la police et le MIT (renseignement turc) d’une délégation française du Parti Communiste dont une Sénatrice venue en observation est totalement inacceptable. Quel que fusse l’objet de la présence de Madame la Sénatrice Christine Pruneaud, son arrestation et son interrogatoire sans avocat ou représentation diplomatique française est un acte que la France ne saurait accepter. Nous rappelons qu’il est du devoir du Président de la République d’assurer le respect et la sauvegarde de nos institutions et qu’à ce titre, l’Élysée aurait dû réagir face à cet acte qui est loin d’être anodin.

Les résultats de ce scrutin doivent aussi faire réagir en Europe. Depuis de nombreuses années, certains alertent sur le contrôle par l’AKP de nombreux réseaux de la diaspora turque. Aujourd’hui, nous voyons les résultats des élections en Europe avec une participation extrêmement forte et un soutien massif à Erdogan des communautés turques d’Europe : 57% au Danemark, 60% au Luxembourg, 64% en France, plus de 70% en Autriche, Belgique et Pays-Bas. Les scènes de réjouissances dans les rues européennes ont de quoi faire réagir. Surtout quand l’on apprend que l’arrestation de madame Pruneaud est fêtée à Strasbourg ou bien que les partisans des deux camps en viennent à s’affronter sur le territoire français.

Plus largement, cette élection marque un tournant dans les relations entre l’Europe et la Turquie. Par ce vote, la Turquie s’engage pleinement dans le virage autocrate d’Erdogan. Le choix était clair : suivre la ligne pro-européenne et progressiste d’Atatürk ou suivre la ligne conservatrice et islamiste de la nostalgie du Califat Ottoman ? Le choix d’une ligne islamo-conservatrice doit remettre en question notre relation avec la Turquie. Si la Turquie reste un partenaire important des européens, nous ne pouvons plus avoir la relation amicale de ces dernières années et nous devons réviser le niveau de nos relations au sein de l’OTAN, de l’accord douanier UE-Turquie et des mesures de soutien de l’Union Européenne envers Ankara.

Les propos et actes du gouvernement turc, ces derniers mois, sur l’islam ultra-conservateur, sur les libertés et surtout vis-à-vis de certaines revendications territoriales en Grèce, Chypre et la Bulgarie appellent à la plus grande vigilance et fermeté. Il est temps de définir une politique étrangère claire vis-à-vis de la Turquie, d’arrêter l’enfumage des chefs d’Etats européens qui depuis 30 ans promettent aux Turcs l’adhésion à l’UE et à leurs électorats le contraire. Notre politique étrangère doit être claire et elle doit être ferme.