Le destin de GE intéresse désormais la France puisque les Américains ont pillé Alstom en 2015 avec la bénédiction d’Emmanuel Macron, maître de Bercy, ainsi que de la quasi-totalité du personnel politique français. Certains se rassurent en constatant qu’aucune suppression de poste ne concerne la France pour le moment. C’est ignorer que GE a déjà supprimé plusieurs centaines de postes et compte en supprimer encore 350 dans sa filiale hydroélectrique de Grenoble mais surtout se bercer d’illusions en pensant qu’affaiblir la base industrielle du groupe dans son ensemble ne finira pas par avoir des conséquences sur la pérennité des sites français.

L’ampleur de ces décisions en dit long sur le soi-disant « partenaire solide » qu’Emmanuel Macron nous avait vendu main sur le cœur pour balayer 150 ans d’indépendance stratégique face à une escroquerie juridico-financière que des investigations de journalistes courageux ont démontré par le menu et qui, je l’espère, finira par éclater au grand jour.

Cependant, mon propos n’est pas de réécrire le drame d’Alstom mais de constater l’ahurissante passivité des démocraties et des médias occidentaux sur la tragédie que révèle l’affaire General Electric sur l’économie mondiale : le retour des fonds vautours et de la finance prédatrice responsable de la grande Crise de 2007 !

Les commentateurs répètent en boucle comme des perroquets les éléments de langage des services de presse de GE. On nous apprend ainsi que le plan social du conglomérat serait motivé par des considérations financières, le groupe traversant de graves difficultés…

Vraiment ? De quelles difficultés financières exactes parle-t-on ? En 2016, GE a réalisé un chiffre d’affaires de près de 130 milliards de dollars, un bénéfice de 8 milliards pour une marge opérationnelle de 12%. Au premier trimestre 2017, le chiffre d’affaire est de 30 milliards d’euros pour un milliard de bénéfices. Le carnet de commande est de 325 milliards dont 30 milliards de commandes passées au premier trimestre.

Toute personne de bonne foi ne peut que constater que GE a les reins solides. Les « difficultés » financières évoquées n’existent que dans les attentes toujours plus excessives des marchés financiers, poussés par des fonds vautours à l’avidité sans limite. Ils exigent des rendements délirants d’industries traditionnelles qui ne sont et ne seront jamais des « start-ups », des « licornes » ou toutes ces créatures que les tyrans de Wall Street enchantent ou désenchantent de leurs jugements.

Certes, le marché de l’énergie est déprimé, miné par la morosité économique de l’économie réelle, la médiocrité des gains de productivité et des revenus réels des classes moyennes, les chocs créés sur les marché énergétiques (l’émergence du pétrole/gaz de schiste et des énergies fatales dont l’éolien, et le solaire).

Mais cette situation est conjoncturelle. Sur le moyen terme, l’accès de milliards d’individus à l’électricité dans les pays en développement et la transition énergétique des pays riches assureront pour longtemps des commandes historiques à l’industrie énergétique d’autant plus que le secteur électrique sera l’une des clés de la lutte contre le réchauffement climatique.

Une multinationale privée est libre de sa stratégie mais la décision du nouveau PDG de GE est-elle vraiment si libre que cela ? Est-elle guidée par les intérêts de l’entreprise ou des actionnaires de long terme ou uniquement soumise aux prédateurs financiers qui se moquent de la prospérité durable du groupe ?

Depuis plusieurs mois, GE fait à nouveau face à des demandes de rentabilité extravagantes de la part des marchés financiers. Le fameux Nelson Peltz a investi en 2015 2.5 milliards de dollars dans le capital de GE, On connait l’animal, il sévit depuis les années 1980 pour piller l’économie réelle et l’industrie traditionnelle. Ces dernières années, il a eu la tête du groupe chimique Dupont et monte des coups tordus pour gagner en influence chez Procter & Gamble.

Leurs méthodes sont simples. Ils débarquent dans une grande entreprise, ils exigent la vente d’actifs et des plans de restructuration radicaux. Véritables pirates modernes, terreurs des flux financiers sans entrave et sans règle, ces fonds manipulent le cours de l’action en bourse du début à la fin pour faire un maximum de gains sans se soucier des dégâts économiques et sociaux de leurs méfaits sur le moyen et long terme ; le roi-argent n’a ni identité, ni odeur, ni saveur.

Les entreprises qui échappent à ce rapt sortent durablement affaiblies. Les licenciements massifs diminuent les capacités de production et saccagent le savoir-faire de ressources humaines formées et compétentes, les coupes budgétaires dans la recherche et les investissements font prendre un retard technologique souvent catastrophique. Bref, les « mesures de compétitivité » sont d’un tel excès qu’elles tuent bien plus souvent qu’elles ne renforcent l’entreprise.

Ces méthodes sont d’autant plus ahurissantes que les pays émergents, Chine en tête, savent au contraire protéger leurs industries de ces raids financiers. Assurés de ressources pérennes et d’une direction ayant pour seul objectif la prospérité sur le long terme, les géants chinois ou indiens ont pu non seulement rattraper le retard qu’ils avaient sur les européens ou les américains, mais prendre un avantage sérieux y compris en terme d’innovation technologique. Dans les pays développés, seuls résistent l’Allemagne ou le Japon, dont le patriotisme économique culturel protège les usines.

La crise de 2007 avait remis en cause la liberté d’agir des fonds vautours. Hélas, la peur est passée, aucune réforme n’a été faite et les mêmes causes entrainent les mêmes effets : l’économie réelle est la proie d’exigences financières irréalistes et d’un véritable pillage qui menace l’innovation, la formation et la prospérité de l’industrie et de l’économie réelle. Comment innover et investir quand vos actionnaires et les banques acceptent de sacrifier l'avenir au profit de la rente immédiate comme elles le font avec Uber ou Tesla ?

Cet affaiblissement continu et volontaire jouera à nouveau un rôle désastreux dans l’éclatement d’une crise financière que tout le monde redoute. Il ne fait aucun doute que les milliers de milliards de capitaux déversés par les banques centrales depuis dix ans ont favorisé des spéculations en dehors de toute réalité économique. En forçant l’économie réelle à s’aligner sur les mensonges de la spéculation financière, les régulateurs et les dirigeants commettent les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs des années 1990 et 2000. La différence est que nous avons utilisé notre joker avec l’action des banques centrales.

Les leçons de la crise financière de 2007 n’ont jamais été tirées. Le G20 peut et doit coordonner ses modèles fiscaux et ses régulations pour décourager les comportements prédateurs et favoriser l’investissement de long terme. Les peuples ont sauvé par leurs impôts les banques et toute l’industrie financière de la catastrophe qu’ils avaient seuls créée. Il est temps que les dirigeants politiques en tirent les conséquences.