Si Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon, exhortent à juste titre le chef de l’Etat de sortir de ses postures, lesquelles dissimulent effectivement – je l’affirme ici depuis des semaines – un mélange de léthargie et de suivisme vis-à-vis des Etats-Unis, l’initiative qu’ils préconisent à la place paraît hélas beaucoup moins convaincante.

Car appeler à l’implication massive de l’UE et de ses pays-membres dans la lutte contre l’EI relève soit de la naïveté, soit de la mystification. Comment imaginer un seul instant qu’il puisse se dégager un quelconque consensus au sein de 28 Etats-membres aux intérêts aussi disparates, aux positions aussi divergentes ? Sans même parler des institutions proprement communautaires (Commission, service des relations extérieures de Mme Ashton, présidence Van Rompuy), dont on ignore toujours quelle est leur ligne, si tant est qu’elles en aient une… Sans surprise, c’est ainsi que la Suède a rapidement tué dans l’œuf toute position commune en refusant catégoriquement toute livraison d’armes aux Kurdes.

Et même à supposer que l’on parvienne au consensus européen, à quoi ressemblerait-il ? A la politique, précisément, que réclament à l’Europe des Etats-Unis disqualifiés dans le monde arabo-musulman et rejetés par la Russie à cause de leur ingérence en Ukraine : une politique qui feraient des Européens les supplétifs du Grand Frère américain à Erbil et Bagdad, ce dernier se voyant ainsi offrir la faculté de camoufler la défense de ses intérêts menacés dans la mise sur pied d’une coalition multinationale. En quelque sorte, cela consisterait à utiliser la même politique qu’en 2003 lors de l’attaque de l’Irak, mais cette fois-ci de manière défensive.

Bref, la « politique européenne » que réclame l’UMP sur l’Irak serait certainement plus volontariste et active que celle actuellement de François Hollande… mais elle amplifierait dans son contenu le suivisme de la France à l’égard des Etats-Unis, un suivisme qui serait en l’occurrence plus hypocrite car enveloppé dans une prétendue « politique européenne » ! Comprenne qui pourra à ce qui apparaît au total comme une tentative un peu bancale de synthèse entre différents courants antagonistes au sein de l’UMP à la veille d’élections internes…

Reste que, en venir à se cacher ainsi derrière son petit doigt européen a quelque chose de pathétique pour l’UMP qui, tout en se réclamant encore de de Gaulle de temps à autres, témoigne une fois de plus de son engluement dans une mentalité euro-occidentale qui rapetisse la France et rétrécit considérablement son horizon. Qu’elle est loin la politique d’indépendance et de grandeur nationales du fondateur de la Vème République…

On le voit, l’UMP nouvelle ne va pas au bout de son envie de renouer avec l’héritage impérieux du Général de Gaulle, ce qui passerait notamment par la résolution de certaines incohérences, notamment le soutien proactif donné à la hâte aux « printemps arabes », en Libye et maintenant en Syrie, qui attisent à l’arrivée l’exacerbation des conflits ethno-religieux et la désintégration du Proche-Orient sous le coup des tensions communautaires.

Ce serait le préalable obligé à un engagement crédible en faveur de la seule politique digne et responsable que devrait conduire la France :

  • Clarifier une fois pour toute notre attitude vis-à-vis de la question syrienne, en cessant de soutenir l’opposition à Bachar-el-Assad, opposition en lien étroit avec l’islamisme le plus radical ;
  • Réintégrer la Russie dans le concert international afin de l’associer pleinement à la résolution de la crise irakienne, qui ne peut avoir de solution exclusivement occidentale sous peine d’échouer ;
  • Entamer sitôt fait une démarche de résolution de la crise à l’échelle de l’ONU, seule entité capable de réduire le foyer djihadiste et de permettre la reconstruction politique durable de l’Irak ;
  • Impulser une conférence internationale réunissant l’ensemble des pays membres permanents du Conseil de sécurité et des puissances régionales concernées, dont la Syrie, l’Iran et les principaux Etats du Golfe ;
  • Rendre à la France, afin qu’elle recouvre le poids et la crédibilité nécessaires, un outil militaire à la hauteur de ses responsabilités mondiales retrouvées.

Endosser ces propositions suppose que la France renoue avec son logiciel diplomatique national et républicain, qu’elle a laissé tomber au nom d’une fausse modernité, au détriment de ses propres intérêts et d’une certaine conception de son rôle international, concourant qu’on le veuille ou non à la stabilité et à la paix dans le monde.