On connaissait ainsi ce propos surprenant : « Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d'internationalisme y ramène. » Un propos qui montre combien il ne se situait pas dans le prêt-à-penser lénifiant, la bien-pensance médiocre et faussement morale, la haine de la nation à l'œuvre chez beaucoup de nos partisans de l'intégration supranationale européenne à tout prix. Refusant le sectarisme, il rejetait la dialectique tacticienne des idéologues sans scrupule, pour qui la fin justifie tous les moyens. Epris de justice et de vérité, comme d'une intraitable lucidité, il nous a légué de nombreux écrits dont j'ai découvert dernièrement un extrait particulièrement éloquent.

Au plus fort de la dépression économique de la fin du XIXème siècle, alors que des incidents sanglants causent la mort de travailleurs immigrés accusés de voler leur travail aux ouvriers français, Jean Jaurès ose ce commentaire (discours « pour un socialisme douanier », 17 février 1894) qui en ferait hurler plus d'un aujourd'hui : « Ce que nous ne voulons pas, c'est que le capital international aille chercher la main-d'œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main-d'œuvre française contre la main-d'œuvre étrangère, non pas je le répète, par un exclusivisme chauvin mais pour substituer l'internationale du bien-être à l'internationale de la misère. »

A l'heure où Manuel Valls s'imagine moderniser la gauche et la France en important un blairisme complètement ringardisé, en faisant les louanges du MEDEF et en versant des larmes de crocodile sur les 300 000 travailleurs détachés clandestins présents sur notre sol (sans compter les réguliers, aussi nombreux, qui n'en paient pas moins de déloyales cotisations sociales low cost), ces paroles fortes et vraies devraient donner à réfléchir ceux qui prétendent que, « contre le chômage, on a tout essayé. »

La gauche, comme la droite, est devenue un bateau ivre dans le contexte d'une euromondialisation qui lui a fait perdre la boule en même temps que sa boussole. Le temps de la recomposition du paysage politique français est en marche, et Debout La France, née il y a tout juste deux semaines, entend bien y prendre toute sa part. Défendre les travailleurs français contre une mondialisation inhumaine n'est pas un monopole de la gauche, c'est défendre une certaine idée de la France que Jean Jaurès, ce grand républicain et grand français, n'aurait sans doute pas reniée.