Nous avons d’abord visité ce projet défendu avec passion par un ancien agriculteur. Son argumentaire est simple : les fermes géantes existent dans la plupart des pays. Les Allemands, les Hollandais et les Belges produisent un lait moins cher grâce à l’industrialisation de l’élevage. « Nous arriverons à un coût de production de 30 centimes le litre contre 39 centimes en moyenne pour les élevages de 50 à 200 vaches. Avec la suppression des quotas laitiers pour 2015 acceptée par le gouvernement français à Bruxelles, il faudra être compétitif et nos vaches, même si elles ne vont plus l’été dans les pâturages, seront bien plus heureuses dans notre gigantesque étable avec 10m² chacune ».

Chiffres à l’appui, cet ancien éleveur a voulu nous convaincre, non sans talent, de la qualité de son étable ouverte sur l’extérieur et des bons résultats en termes sanitaires de ce type d’installation aux Etats-Unis ou en Allemagne. Selon lui, le rejet de la population est lié au climat de peur irrationnelle de la société française.

Nous sommes ensuite allés à la rencontre du Maire du village et de l’association Novissen qui se bat depuis des années contre ce projet gigantesque. Pour eux, la qualité du lait dépend avant tout de la qualité des pâturages et il est impensable de laisser les vaches toute l’année dans une étable (ce qui malheureusement d’ailleurs tendrait à se généraliser dans plusieurs régions de France…).

Pour eux, la logique de ce projet n’est pas prioritairement agricole, l’industriel voulant profiter du prix de rachat attractif de la production d’électricité par méthanisation. Enfin, la concentration de 2000 bêtes si l’on compte les veaux élevés sur place, suscitera des nuisances considérables. Le lisier devra être épandu sur plus de 2700 hectares aux alentours avec un trafic incessant de camions.

Au-delà des inconvénients pour les habitants du voisinage, l’installation d’une telle ferme géante déstabiliserait, selon eux, l’ensemble des exploitants laitiers de la région avec une concurrence déloyale.

A partir de 2015 avec la suppression des quotas laitiers (que j’ai dénoncée depuis toujours), de telles fermes vont ruiner les exploitants traditionnels et le modèle risque de se généraliser. Si les vaches n’ont plus besoin des pâturages, qui va entretenir le paysage français ?

Au-delà même du problème de la qualité du lait qui suscite de vrais débats, c’est tout notre modèle d’agriculture intégrée à la géographie qui sera ébranlé. Ces fermes se sont d’ailleurs multipliées aux Pays Bas et en Allemagne pour la raison simple que leur territoire est beaucoup plus exigu.

On le voit bien, les arguments des deux côtés sont inconciliables. En vérité, deux logiques s’affrontent. L’exploitant est cohérent, compte tenu de la législation européenne acceptée par le gouvernement. Si l’on veut survivre face aux usines agricoles nordistes et néerlandaises, il faut employer les mêmes recettes.

Mais les riverains ont aussi raison. C’est tout un modèle agricole qui va être mis en danger avec, sans aucun doute, des conséquences incalculables, notamment en termes d’environnement et de cadre de vie, que l’on a déjà pu connaître dans la filière porcine.

La morale de cette histoire concerne le pouvoir politique car si 2 France se font la guerre au sein d’un même village, c’est en raison de l’incohérence des gouvernements. Le Ministre de l’Agriculture a autorisé l’exploitation de cette ferme en février 2013. M Le Foll dit, pour se disculper, qu’il ne pouvait pas faire autrement mais qu’il a réussi à éviter le pire en limitant le projet à 500 vaches. Il n’empêche que l’exploitant construit des bâtiments pour 1000 vaches. Il a accepté ce compromis politique pour gagner du temps.

Mais pendant ce temps Mme Duflot, ministre du même gouvernement, reçoit les opposants et clame son opposition au projet.

Personne n’y comprend plus rien. Quelle est la position réelle du gouvernement ? La vérité est que le gouvernement, ne décidant plus rien, n’a plus de ligne cohérente. Il n’est que l’exécutant, à la fois complice et victime, d’une politique décidée à Bruxelles sous le poids des intérêts financiers.

C’est exactement à cette réalité que je m’étais heurté lorsque j’avais demandé, au Premier ministre à l’Assemblée nationale, suite au scandale des Lasagnes, d’instituer la traçabilité des viandes utilisées pour la fabrication des plats cuisinés. Le gouvernement et même le Président de la République avaient juré, la main sur le cœur, que cette traçabilité allait advenir.

Mais quelques mois plus tard, Messieurs Le Foll et Hamon, tout penauds, avaient indiqué à la représentation nationale que… Bruxelles s’y opposait.



La ferme des 1000 vaches révèle la même impuissance publique, la même lâcheté politique.

Le pouvoir fait semblant, ou plus exactement le pouvoir est complice de choix non démocratiques opérés à Bruxelles. Or, il n’y a pas de gouvernement des hommes juste et durable sans la légitimité des décisions, c'est-à-dire à notre époque contemporaine sans la responsabilité devant le peuple de ceux qui les prennent. A moins de vouloir renvoyer la France plusieurs siècles en arrière, il est grand temps d’assumer à nouveau cette réalité, cet impératif politique et moral.

En définitive, nous ne pensions pas avant de venir sur place que cette guerre des 1000 vaches révélait le problème français n°1, celui d’un peuple qui a perdu la maîtrise de son destin.

J’ai été frappé par le degré d’incompréhension et de colère entre les deux parties, des femmes et des hommes pourtant de bonne volonté. Voilà ce qui arrive lorsque le gouvernement ne gouverne plus. Notre combat pour reconquérir la liberté de la France en Europe, c’est tout simplement le combat pour la démocratie.