Depuis le début de la guerre civile, le débat public se concentre sur la personne et le régime de Bachar El-Assad. Une erreur grave qui cherche à faire croire que la disparition d'un homme, y compris un dictateur, suffirait à mettre fin à une guerre civile. Les Français, comme tous les peuples informés et éduqués, ont le bon sens de ne pas croire à une telle ineptie et ne sont pas dupes des manipulations du pouvoir.

Les ombres qui entourent la gestion de la crise syrienne empêchent d'ailleurs tout débat démocratique objectif. Ainsi, toutes les personnalités qui s'opposent à l'ingérence des puissances étrangères en Syrie sans mandat de l'ONU sont systématiquement dénigrées alors que nous n'avons comme seule boussole la recherche de la paix et l'indépendance de la France. Contrairement aux "va-t'en guerre" qui sont toujours alignés, par volonté ou naïveté, sur l'agenda américain, je ne défends ni la Russie ni le régime d'Assad. D'ailleurs, j'ai condamné et je condamnerai toujours les agressions contre nos alliés kurdes commises par la Turquie avec l'assentiment des Russes. Gaulliste, je n'ai ni Dieu ni Maître autre que la France.

Visiblement, les dirigeants européens et américains n'ont tiré aucune leçon de toutes les catastrophes militaires et humanitaires que leurs interventions ont déclenchées et qui, il faut avoir le courage de le dire, sont encore pires que les régimes tyranniques qu'ils entendaient combattre. Que Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi fussent des dictateurs ne faisait pas l'ombre d'un doute. Les tragédies de l'histoire avaient néanmoins mis en place leurs régimes pour des raisons propres à chacun de ces pays. De la même manière que les peuples des démocraties européennes ont un jour changé leur régime par leurs propres moyens quand les circonstances le permettaient, seuls les peuples aujourd'hui opprimés pourront trouver SEULS les moyens de leur liberté. Une intervention étrangère ouvre toujours une période de chaos meurtrier qui ne sert les intérêts que des puissances belligérantes sur les cadavres des innocents.

La moralité d'un régime politique ne dit rien des relations diplomatiques que nous devons entretenir avec les dirigeants de l'Arabie saoudite, le Qatar et des dizaines d'alliés de la France et des Etats-Unis sont aussi des dictateurs. Ces dictateurs font aussi leurs guerres avec les armes que nous leur vendons. L'Arabie Saoudite mène ainsi au Yémen une guerre qui ne respecte ni le droit international ni les droits de l'Homme. Or, non seulement Emmanuel Macron ne bouge pas le petit doigt pour sauver les enfants yéménites qui meurent sous les bombes saoudiennes mais il reçoit le prince héritier à Paris en grande pompe, à l'image de Bachar El-Assad reçu en 2012 par Nicolas Sarkozy. Ainsi, les arguments pseudo-moralistes qui cherchent à manipuler l'opinion publique pour décider si une guerre sera ignoble, juste ou silencieuse sont hélas des méthodes misérables qui cherchent à servir des intérêts bien éloignés de l'humanisme, de la paix et du droit international.

A ce titre, les divers lobbys, réseaux d'intérêts, les puissances étrangères et bien entendu, les gouvernements utilisent toujours la même rhétorique. Pour faire avaler aux citoyens des démocraties l'idée de faire la guerre, on essaie de faire croire que les morts que nos interventions déclencheront seront justes alors que les morts des autres seraient abjectes. Or toute guerre est par essence ignoble et ne peut être qu'un mal nécessaire; en tout cas, elle ne peut jamais être une solution si les puissances belligérantes ne savent pas comment faire la paix avant de recourir à la violence.

Ainsi quand la France est intervenue au Mali, elle savait déjà, en lien avec le gouvernement malien, les états de la région et les autres nations de l'ONU, quel serait le chemin de la paix. La force d'intervention française a alors accompli une mission précise qui utilisait la violence légitime avec la certitude que la souffrance infligée ne sera pas vaine. Au final, la paix est revenue.

Au contraire, ceux qui veulent renverser aujourd'hui Bachar El-Assad n'ont pas la moindre idée de la façon dont on pourra faire la paix une fois le régime disparu. Cette disparition violente ne fera que nourrir le chaos et prolonger les souffrances du peuple syrien, sans aucun espoir de solution.

Ainsi l'Irak est en guerre civile depuis maintenant quinze longues années, les pertes civiles glacent le sang. En Libye, 7 ans après la chute de Kadhafi, le pays reste déchiré entre factions. En réalité aucune autorité n'est capable d'assurer un début de sécurité.

Partout où les Américains, aidés par leurs "alliés" européens, ont voulu "imposer" la démocratie, ils n'ont semé que mort et destruction. Pire encore ils ont créé les conditions de naissance de forces terroristes islamistes capables, comme Daech, de se constituer en Etat et de mener des attaques sur le sol européen et hélas, en France même.

Souvenons-nous que Daech a pu naître en Irak et en Syrie parce qu'un gouvernement, l'administration de G.W. Bush, a envahi l'Irak en 2002 sur la base de gigantesques mensonges relayés dans tous les médias occidentaux. La conviction de défendre "le bien" contre "le mal" empêchait toute opposition démocratique argumentée et raisonnable. Un miracle politique a voulu que Jacques Chirac et Dominique de Villepin, animés de convictions sincères et d'une solide connaissance du monde arabo-musulman, puissent s'opposer à cette folie et sauver l'honneur de la France.

Souvenons-nous ensuite que cette opposition de la France a déclenché une campagne de calomnies et d'attaques contre notre pays. Les médias américains et britanniques n'avaient pas de mots assez durs pour insulter la France, accusée d'être vendue aux tyrans Saddam Hussein alors que des "preuves irréfutables" devaient mener tous les pays occidentaux à envahir l'Irak. A cette époque, on entendait encore les inénarrables Bernard Henri-Levy, Bernard Kouchner, Romain Goupil et les idiots utiles du "droit d'ingérence" critiquer la diplomatie française.

Souvenons-nous de la suite de l'histoire: tout était faux. Saddam Hussein ne disposait plus d'armes de destruction massive, il n'avait joué aucun rôle dans les attaques du 11 septembre et le peuple irakien n'attendait pas les Américains les bras ouverts!

Ce sera au peuple syrien et à lui seul de décider de son destin. La France, dont l'indépendance diplomatique et militaire ont été tant dévoyées par les gouvernements précédents, peut renouer avec sa tradition historique de puissance favorable au multilatéralisme. Elle dispose du réseau diplomatique, d'une connaissance du monde arabo-musulman et de relais d'influence qui lui permettraient de jouer un rôle clé dans la solution pacifique de la crise syrienne.