Sur les quinze dernières années, la société concessionnaire du pont de Gênes avait engrangé plus de 15 milliards de bénéfices via les péages. À la suite de rapports alarmants concernant la sûreté de l’équipement, des travaux avaient été effectués il y a deux ans. Malheureusement, ces travaux ont de toute évidence été réalisés au rabais pour continuer à verser un maximum de dividendes.

D’une manière générale, la privatisation des équipements routiers a entrainé une baisse considérable des investissements. Dans les concessions italiennes, les travaux de rénovation et construction de routes ont diminué de 12% en 2018. Depuis dix ans, les investissements de sûreté et d’entretien ont été divisés par deux.

La situation est si catastrophique en Italie que cinq ponts se sont effondrés depuis 2014. A Rome même, le pont de la Magliana sur le Tibre, utilisé par 20 millions de conducteurs par an, serait mal entretenu et dangereux.

En France, le réseau autoroutier est aussi dégradé. Dans un rapport sénatorial publié voici deux ans, une commission d’enquête indiquait que la proportion du réseau autoroutier dégradé avait augmenté de 5 % à 16 % entre 2014 et 2017. Un récent audit du réseau routier public a démontré que 800 ponts nécessitaient d’importants travaux. Qu’en est-il du réseau concédé et de ses ouvrages d’art ?

L’exploitation des équipements publics par des multinationales privées ne peut être compatible sur le moyen terme avec l’entretien rigoureux de ces infrastructures. Le but d’une entreprise privée, notamment quand elle est cotée en bourse, est de faire le maximum de profits. Or, un ouvrage d’art aussi sensible que le pont de Gênes nécessitait visiblement des travaux qui auraient dégradé sa rentabilité pour plusieurs années. L’entreprise a évidemment arbitré en faveur de ses bénéfices. Il est donc du devoir des Etats de prendre en charge la maintenance de ces équipements, et il est irresponsable de penser que ce rôle pourrait correctement être assuré par le secteur privé.

L’Italie n’est pas seule concernée. La France aussi fait face à un conflit d’intérêts permanent entre l’Etat français et les sociétés autoroutières. Je me suis toujours battu contre cette situation et ne cesse de m’inquiéter de voir un jour un incident d’une gravité similaire se produire chez nous. On constate déjà que nombre de décisions politiques sont prises en faveur des concessionnaires autoroutiers et contre l’intérêt des automobilistes. Ainsi, chaque investissement des multinationales est compensé par une hausse des péages, tant et si bien que les autoroutes coûtent toujours plus cher aux usagers et rapportent toujours davantage aux actionnaires. Lors des derniers plans d’investissements négociés par Emmanuel Macron en 2016, l’ensemble des coûts des travaux a été compensé par une forte hausse des tarifs des péages !

Depuis leur privatisation, la rentabilité des autoroutes françaises a considérablement augmenté, passant en moyenne de 16% à 22%, les tarifs ont explosé de 20%. Cela veut dire que sur 100 euros de péages payés, 22 vont directement dans les poches des actionnaires. En 2016, les bénéfices s’élevaient à 1,5 € milliard.

Autre exemple grave, nous savons très bien que les lobbies autoroutiers se sont démenés pour que soit abaissée à 80 km/h la vitesse maximale autorisée sur le réseau secondaire. Cette mesure inique pousse les automobilistes à choisir de payer un péage sur les autoroutes pour aller plus vite, plutôt que de risquer une énième amende sur le reste du réseau.

En réponse à la catastrophe de Gênes, le gouvernement italien devrait retirer la concession autoroutière à la société qui l’avait reçue. Je réclame depuis de nombreuses années que nous fassions de même en France. Nos dirigeants attendent-ils donc qu’un incident similaire se produise sur notre réseau pour prendre cette mesure de sécurité publique ?