Je n’ai pas changé d’avis aujourd’hui, bien au contraire : parfois, lorsque l’essentiel est en jeu, il faut en effet savoir déplaire à ses amis, même s’il faut essuyer leurs critiques voire leurs quolibets. N’oublions pas que c’est exactement ce qui s’est produit en 2003, lorsque Jacques Chirac a refusé de cautionner à l’ONU l’invasion « préventive » de l’Irak par les Etats-Unis, ce qui a valu à la France des torrents de boue et de mépris, l’armée américaine en campagne allant jusqu’à faire inscrire sur ses chars « prochaine étape : Paris ! ».

En sommes-nous morts ? Bien sûr que non. Avons-nous eu depuis à regretter notre attitude, soutenue par une écrasante majorité de Français ? Encore moins, puisque ce sont au contraire les opinions publiques britannique et américaine qui expriment aujourd’hui des regrets et de la rancœur à l’égard de leur propres dirigeants qui les ont abusées...

A l’évidence, la décision prise par la France fut la bonne, même si elle fâcha sur le moment des alliés occidentaux toujours trop prompts à voir dans notre pays un partenaire trop individualiste, là où ils devraient pourtant se rendre compte que la vraie amitié n’existe pas sans la franchise.

Les Mistral ne sont pas des armes miracle de nature à bouleverser l’équilibre régional des forces, ni à servir de pièce maîtresse dans une guerre d’agression que la Russie voudrait brutalement lancer contre ses voisins pour rétablir l’empire soviétique. Tout ceci n’est que fantasme brandi par ceux, Etats-Unis en tête, qui continuent à trouver légitime, l’URSS ayant été « vaincue », que l’Occident étende sa zone d’influence à l’aire russe.

Au contraire, plus que militaire, la livraison des Mistral à Moscou recouvre avant tout un enjeu politique et stratégique : elle serait un signal fort que la France, fidèle à sa tradition, ses valeurs et son rang, n’entend pas laisser un nouvel impérialisme déstabiliser l’Europe et compromettre l’indispensable émergence du monde multipolaire qui fait tant défaut en ce début de XXIe siècle.

Nous devons ainsi à nos amis américains la franchise de leur dire que, non, toucher aux frontières et zones d’influence de la Russie éternelle pour l'abaisser durablement n’est pas une bonne idée. Qu’il s’agit même d’une fausse bonne idée, inutile et même dangereuse pour la paix et la tranquillité du monde.

Comme je l’écrivais en août, il y a bien sûr, liés à cette livraison, des enjeux économiques, industriels, de crédibilité et de prestige. Comment ignorer en effet que la France perdrait, au grand bénéfice de ses concurrents américains, anglais ou allemands, de nombreux marchés d’armements - dont celui des Rafale en Inde - si elle cédait à la pression de l’OTAN et de l’UE sur les Mistral ? Qu’elle abîmerait un peu plus ce qu’il reste de sa traditionnelle relation privilégiée avec la Russie, comme de son indépendance ?

Mais au-delà même de ses intérêts nationaux stricto sensu, c’est bel et bien à sa vision de l’ordre international, à ses propres valeurs et in fine à sa sécurité, que la France porterait atteinte en pliant sur la livraison des BPC à la Russie.

Comme en 2003, il lui faut donc aujourd’hui, dans son propre intérêt comme dans celui du monde, tenir et ne pas céder à l’intimidation de ses amis, dont les intentions ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées.

François Hollande sera-t-il à cet égard plus mitterrandien - soucieux de l’intérêt supérieur du pays - que socialiste - béni oui-oui de l’atlantisme, comme nous y ont habitués la SFIO et le PS depuis la Libération ? Hélas, à l’heure où la France prend l’eau de toutes parts, on ne peut plus jurer de rien…