Alors que nous commémorons le centenaire de l’Armistice, il est nécessaire de rappeler l’engagement des troupes nord-africaines dans la Grande Guerre. Il n’est pas vrai de dire, comme certains idéologues le font depuis cinquante ans pour alimenter le ressentiment envers la France, que ces soldats furent oubliés ; durant le conflit, les chefs de notre armée ne manquèrent jamais de saluer leurs prouesses ; les régiments de tirailleurs furent parmi les plus décorés. Mais, incontestablement, le rôle joué par les bataillons de turcos, de zouaves, de tabors, par ces hommes venus du Maghreb pour briser l’invasion allemande n’a pas, dans l’imaginaire collectif, la place qu’ils méritent.

À l’heure où les tensions entre communautés menacent de détruire notre pays, il faut redire une bonne fois pour toutes, avec Renan, que la France est un plébiscite de tous les jours. Et dans ceux, dramatiques, de la Somme et du Chemin des Dames, les soldats du Maghreb ont voté avec leurs baïonnettes. Comme en 1870, ils ont chargé l’ennemi avec une fougue remarquable. Ils inspiraient confiance à leurs frères d’armes et de la peur chez les Allemands. Évoquant un secteur clef de la bataille de la Marne, Foch devait dire : « La fortune a voulu que la division marocaine fût là ». Ils n’avaient jamais vu la France, jamais connu ses villages et ses hivers qui, quatre années durant, devaient rendre leur abnégation encore plus admirable. Il faut tordre le cou à une autre idée reçue : non, ils ne furent pas de la « chair à canon ».

Les pertes de l’armée d’Afrique sont comparables à celles de tous les autres régiments. Elles sont énormes et témoignent de leur résolution. Nos cimetières militaires sont peuplés de tombes musulmanes. Ces hommes étaient enterrés dans le respect de leur foi. Près de 300.000 Algériens, Tunisiens, Marocains furent ainsi mobilisés pour défendre la patrie. Par le sang versé, ils avaient bien mérité de celle-ci. Confrontés parfois au racisme de ceux qu’ils défendaient et plus encore à celui de leurs adversaires, ils participèrent en première ligne à l’une des pages les plus glorieuses et terribles de notre longue histoire. Troupes d’élite, ils firent plus que leur devoir. Envers eux, nous avons une dette qu’aucun patriote authentique ne saurait contester. Nous leur devons un respect d’autant plus grand qu’ils ont combattu loin de chez eux, pour ainsi dire en terre étrangère, par fidélité à notre drapeau.

Dans les années 1920, l’État finança la construction de la Grande mosquée de Paris ; elle était et demeure le plus manifeste symbole de la gratitude de la nation envers les dizaines de milliers de nord-africains tombés durant la guerre. Chaque fois que nous passons près d’elle, nous pensons à la bravoure de ces soldats d’ailleurs, morts pour la France au même titre que tous les autres. Nul ne devrait songer à les dissocier des fils de la Bretagne, de la Bourgogne, du Poitou, de toutes nos vieilles provinces et de Paris, sauvées en partie grâce à eux au commencement de la gigantesque lutte. Vingt ans plus tard, l’armée d’Afrique fut à nouveau mobilisée ; une fois encore, elle fit honneur à sa réputation ; de Monte Cassino jusqu’au cœur de l’Allemagne, elle participa à la reconquête débutée le 18 juin 1940. Notre reconnaissance n’est en rien altérée par les déchirements de la décolonisation, qui est une autre page de notre roman national.

D’aucuns, en regardant uniquement cette dernière, salissent la mémoire de ceux qu’ils prétendent « réhabiliter ». Pour eux, la France, éternel bourreau, aurait « sacrifié » ces hommes dans des batailles qui ne les concernaient pas. Les faits parlent, pourtant. Et si d’aucuns s’amusaient à relativiser la part prise par ces soldats dans nos victoires, qu’ils sachent qu’ils me trouveront toujours face à eux.