Que l’on vive à Limoges, Buenos Aires ou Jaipur, ne pourrait-on pas penser que des parents iront créer un "compte web" sur un réseau social actuel ou futur pour leur bébé, à peine né (et pourquoi pas avant sa naissance !), avant même de le déclarer à l’Etat civil ?

Alors que les GAFAM concentrent les plus hauts niveaux de sécurité de stockage de leurs données et offrent un portefeuille infini de services, d’applications et bientôt de moyens de paiement souvent gratuits de prime abord, pourquoi ne deviendraient-ils pas naturellement le moyen unifié d’authentification des nouveaux « citoyens du monde » ?

Au final, a quoi servirait l’officier d’Etat civil si Facebook, Google ou toute autre multinationale semblent tout offrir à ses utilisateurs ?

Allons plus loin.

Pourquoi pour une inscription dans un établissement scolaire, une crèche, obtenir le droit de voyager, le fait d’ouvrir un compte bancaire, ces acteurs ne demanderaient pas seulement une signature électronique à juste titre vérifiée par un réseau social plutôt qu’une pièce d’identité émise par un Etat ?

Cédric O, secrétaire d’état chargé du numérique, le dénonçait bien dans son allocution du 28 mai dernier à l’Assemblée Nationale à propos de la future identité numérique : Si la puissance publique ne s’en charge pas ce sont d’autres, notamment les GAFA qui l’imposeront par l’usage. Un moyen également d’éviter, dit-il, la "dérive orwélienne".

Force est de constater pour une fois que le gouvernement semble prendre la mesure des défis que nos démocraties affrontent. Mais que prend-il comme mesures ?

En effet, derrière les apparences séduisantes des promesses des GAFAM se trouve la triste réalité du pillage des données personnelles et de la privatisation de l’identité des citoyens. Au fur et à mesure des avancées techniques et des oligopoles exercés de facto par quelques multinationales, les GAFAM ont pris un contrôle démesuré sur nos vies et veulent maintenant s’attaquer au cœur même de notre démocratie : la citoyenneté et la nationalité.

La stratégie commerciale des GAFAM, sous couvert d'une gratuité apparente et factuelle pour le grand public, est d'être un portefeuille de services dits de back-office. Ces fonctionnalités unitaires deviennent incontournables pour ses clients que sont les grands groupes et les myriades de startup aliénées par ce système dont il est quelque part l'agrégateur et l'émulateur. Engrangeant ainsi des bénéfices énormes, la recherche théorique sur l'IA est ainsi financée pour que ces sociétés aient le monopole absolu de ce nouvel eldorado commercial.

Si les GAFAM contrôlent votre vie, qui contrôlera les GAFAM ? C’est bien le principe même de la démocratie qui est en cause. Bien sûr, les anarchistes avaient alerté quant à l’emprise de l’Etat national sur les libertés individuelles. Mais ces empiétements étaient organisés et garantis par la démocratie, à savoir que le pouvoir exercé par l’Etat était librement consenti par les citoyens réunis en communauté nationale. Quand un gouvernement démocratique outrepasse ou trahit son mandat, il est remplacé par le vote des citoyens mécontents. Quand nous serons mécontents de Facebook, qui remplacera son PDG ? Sûrement pas les citoyens français pris au piège des promesses de la multinationale ! Quand les GAFAM collecteront et contrôleront nos votes électroniques pour un tiers, son client (un Etat, l'UE), quels recours aurons-nous ? Durant la campagne européenne de 2019, nous avons tenté avec notre liste et notamment notre n°2 Stéphanie Gibaud, lanceuse d’alerte dans l’affaire UBS, de sensibiliser l’opinion pour mettre fin à l’impunité des GAFAM qui va de pair avec leur expansion sans limite ! En vain.

Nous pouvons déjà constater l’emprise des GAFAM sur le commerce. Des méta-moteurs comme GOOGLE SHOPPING ou AMAZON vous permettent de faire tous vos achats et d’avoir accès à un large panel d’offres des services… Ils tentent déjà par tous les moyens d’échapper aux règles démocratiques d’imposition et de taxation.

Si vous avez une entreprise qui utilise des services logiciels de MICROSOFT, par exemple, de domiciliation comme REGUS, de réseau social professionnel comme Linked-In, vous vous rendez compte que cette facturation se fait d’ores et déjà à l’étranger, en particulier dans les parasites fiscaux que sont le Luxembourg, l’Irlande et Jersey.

Quand vous payez sur AMAZON avec votre compte Paypal … est-ce vraiment des euros qui sont manipulés ou juste une compensation d’une monnaie immatérielle, innommée, universalisée propriétaire de la plateforme ?

FACEBOOK va lancer sa monnaie, la LIBRA. Fort de ses plus de 2 milliards d’inscrits actifs (35 millions en France, mars 2019), Facebook tente d’usurper le pouvoir central des Etats depuis l’Antiquité : celui de battre monnaie comme garant des relations sociales des personnes soumises à son autorité.

L’alliance du réseau Facebook, des transactions sécurisées que permet sa plateforme et de la connaissance intime des profils des utilisateurs peut être redoutable. Facebook peut s’imposer comme un intermédiaire incontournable des biens et services, avoir des services bancaires entièrement en ligne, avec son IA et une connaissance de votre intimité pour vous "ranker", c’est-à-dire vous classer… pour faire des prêts à la consommation avec une monnaie dans un environnement entièrement clos (opaque même) et extra-étatique, c’est-à-dire potentiellement en dehors de tout Etat de droit.

Les méthodes de prise de pouvoir des GAFAM sur nos vies pour contourner les Etats démocratiques dépassés par les événements sont maintenant claires : il faut enfin y mettre un terme car les GAFAM deviennent tout simplement trop puissants dans les mains d’une oligarchie au sens propre du terme, qui répond non pas aux règles de la démocratie mais du profit des actionnaires et/ou des ambitions des dirigeants/fondateurs/actionnaires.

Les démocraties ont su coopérer entre elles pour réguler, tant bien que mal, la finance, le commerce et imposer des règles communes aux multinationales, par exemple des normes sanitaires. Il est grand temps que la coopération des démocraties s’élargisse à la régulation numérique. L’Etat et les institutions doivent se battre pour réaffirmer leurs prérogatives et leur souveraineté sur la monnaie, l’imposition et la garantie de toutes les libertés de leurs citoyens.

La création de GAFAM européens a été la grande absente du débat des élections européennes ; c’est criminel et irresponsable compte tenu des enjeux sur ce qui constitue l’identité même de l’Europe : la démocratie, les libertés individuelles et nos valeurs humanistes qui doivent dominer les lois du marché.



Nicolas Dupont-Aignan